Georges Dallemagne

Le 28 février dernier, quatre jours après le déclenchement de la nouvelle invasion de l’Ukraine par la Russie, Volodymyr Zelensky demandait formellement l’adhésion de son pays à l’Union européenne. Le président ukrainien accélérait ainsi un processus démarré vingt-huit ans plus tôt, en 1994, avec l’accord de partenariat entre l’Ukraine et l’Union européenne, et qui avait connu en 2014 une accélération lors de la signature de l’accord d’association entre les mêmes entités.

Dès le lendemain, les eurodéputés ont répondu avec enthousiasme à cette demande de Zelensky en adoptant une résolution appelant les « institutions de l’Union de faire en sorte d’accorder à l’Ukraine le statut de candidat ». Cette résolution a été approuvée par un ras de marée de 637 députés, contre 13 et 26 abstentions. Un véritable plébiscite. A travers son parlement, le peuple européen avait parlé, comme le confirment d’ailleurs les sondages qui révèlent qu’une large majorité de la population des vingt-sept Etats membres est en faveur de cette adhésion, y compris en Belgique.

Dans la foulée, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne a solennellement remis le questionnaire d’adhésion au président ukrainien le 8 avril dernier, lui déclarant devant toute la presse internationale réunie : « Nous sommes à vos côtés alors que vous rêvez d’Europe. Cher Volodymyr, mon message aujourd’hui est clair : l’Ukraine fait partie de la famille européenne. Nous avons entendu la demande, forte et claire, que vous avez formulée. Aujourd’hui nous sommes là pour vous apporter une première réponse, favorable ».

Or à quelques jours du Conseil européen des 23 et 24 juin qui doit décider de l’octroi du statut d’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne, une poignée d’États membres semblent hésiter, voire faire marche arrière, préférant la mise en place d’une Communauté politique européenne,  – c’est la nouvelle proposition du président français -, dans laquelle évoluerait l’Ukraine, plutôt que de lui conférer le statut de candidat à l’adhésion. Parmi ces hésitants on retrouve des pays fondateurs de l’Union européenne, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique. Pour justifier leur frein, ils invoquent la complexité de la gouvernance actuelle de l’Union et la salle d’attente dans laquelle se trouvent déjà certains pays, sans compter les nouvelles demandes de la Géorgie et de la Moldavie.

Bien sûr ces arguments ne peuvent être méconnus, une réforme de la gouvernance de l’Union doit être entreprise, et il faut par exemple se débarrasser chaque fois que c’est possible, de la règle de l’unanimité dans les décisions. Mais ces difficultés ne peuvent justifier le refus d’accorder le statut de candidat à l’adhésion à l’Ukraine. Ce refus serait une volte-face dont les conséquences politiques seraient catastrophiques.

D’abord la mise en place de cette Communauté politique européenne aux contours mal définis n’est pas pour demain. Il ne faut pas la balayer d’un revers de main, mais elle rencontre déjà la vive opposition d’une dizaine d’États membres qui ne manquent pas de souligner que l’heure n’est pas à la division et aux palabres. Dans le meilleur des cas, c’est un processus qui mettra du temps. Sa concrétisation pourrait succéder à l’octroi du statut d’adhésion à l’Ukraine, à la Géorgie et à la Moldavie.

Surtout, ce refus, s’il devait être adressé à l’Ukraine, alors qu’elle subit les pires outrages pour avoir osé emprunter depuis près de trois décennies le chemin vers notre Union, provoquerait un profond désarroi de sa population, face à une Europe à nouveau pusillanime et perçue comme non fiable et égoïste. Il démoraliserait les civils et soldats engagés dans la défense de leur pays et pourrait avoir des conséquences néfastes sur l’évolution du conflit. Le Kremlin danserait sur les tables et ne manquerait pas de prendre cette décision pour une victoire, se réjouissant que les Européens n’aient pas voulu de ces « nazis » dans leur famille.

Faut-il rappeler que l’octroi du statut de candidat à l’adhésion à l’Union européenne est un acte essentiellement symbolique, politique, mais essentiel, envoyé à l’Ukraine, à la Russie, à notre population et au reste du monde, par lequel nous confirmons que les Européens qui respectent le droit, la liberté et la démocratie ont vocation à rejoindre notre Union ? Faut-il rajouter que faisant cela, l’Europe poursuit son rêve d’un continent unifié, paisible, prospère, solidaire et démocratique ?

Ce statut de candidat à l’adhésion ne préjuge en rien de l’aboutissement de la procédure, qui peut prendre très longtemps. Les Ukrainiens le savent et ne réclament aucun passe-droit.

En réalité rien ne justifie ces hésitations, sauf à vouloir donner des gages à Poutine. Mais n’a-t-on pas appris que le président de la fédération de Russie n’a que faire de nos gages ? Son projet est impérial. Il se moque de nos génuflexions et de nos concessions. Ses troupes ne quitteront pas l’Ukraine si nous refusons à ce pays ce qu’il mérite. Puisque nous n’avons pas voulu de l’Ukraine dans l’OTAN acceptons au moins de la mettre à l’abris dans l’Europe.

Ne pas accorder le statut de candidat à l’adhésion à l’Ukraine serait une lourde faute. Ne ratons pas ce moment où l’histoire se noue.

Georges Dallemagne

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